CHAPITRE XV
Quelque chose réveilla Jo. Sur le moment il ne sut pas quoi. Un bruit ? Un frôlement d’insecte, la chute d’une feuille sur sa joue ? Un contact furtif sur sa peau, en tout cas, une intrusion minime dans son sommeil, qu’il avait déjà oubliée en reprenant conscience. Ça n’avait aucune importance mais, sans ouvrir encore les yeux, sa main vint grattouiller sa joue à l’endroit où le contact furtif s’était peut-être produit. Ses doigts ne trouvèrent rien d’autre que sa barbe du deuxième jour, sa barbe du dimanche, qu’il râpa machinalement de l’ongle.
Il se racla la gorge, ses paupières papillonnèrent, gorgées de lumière bleue. Une touffe d’herbe un peu plus pointue, un peu plus coupante que les autres, irritait ses côtes à travers sa chemise. Toujours sans ouvrir les yeux, il se redressa sur un coude et passa son avant-bras droit derrière ses reins pour se gratter. Il avait la gorge sèche, il toussota encore, avala une gorgée de salive. N’avait-il pas un goût métallique dans la bouche ? Non, c’était déjà passé.
Il respira à fond l’air tiède et tout rempli d’odeurs d’herbes et de sève et de fleurs et d’eau. Son bras passé sous son dos se détendit, vola paresseusement dans l’air, amorça une courbe descendante pour se poser sur le sol à la perpendiculaire. Sa paume ne heurta pas l’herbe, mais une surface molle, douce, tiède. Il sursauta, retira la main aussi vivement que s’il s’était brûlé, ouvrit grand les yeux, se redressa d’une seule crispation nerveuse des reins.
— Qu’est-ce qui t’arrive, Jo ? On dirait que tu as vu le diable… Tu faisais un cauchemar ?
La voix était moqueuse. Elle était tendre, aussi. Et, sous la tendresse, perçait un rien d’inquiétude qu’il fit disparaître d’un grand sourire. Sa main revint se poser avec douceur sur la surface tiède, et y resta.
Tara était allongée à côté de lui, sur le flanc, buste à demi incliné au-dessus de l’angle de son coude. La lumière orange de la fin d’après-midi cuisait sur sa peau sombre, la faisant flamboyer sourdement de reflets brun-violet qui épousaient les courbes de ses pommettes hautes, de ses lèvres renflées, de ses épaules charnues, de ses mollets galbés comme ceux d’une coureuse olympique. Tara secoua la tête, encore un peu incertaine. Les tresses finement nouées qui pendaient de son crâne et formaient une résille serrée autour de son visage bruissèrent comme un rideau de perles noires. Les perles étaient bien là, noires, attachées à l’extrémité de chaque natte. Ce détail acheva de sortir Jo des brumes du sommeil et élargit son sourire. Le sourire se mua en bâillement exagérément sonore.
— Un cauchemar ? Je ne sais pas… Je ne sais plus… Je n’ai même pas eu conscience de m’être endormi !
Jo était sincère. Il ne se souvenait de rien. Enfin… il ne se souvenait de rien de spécial ayant pu marquer ce calme après-midi de dimanche au bord de la rivière.
— Paresseux !
Tara secoua à nouveau la tête dans le friselis des perles, son sourire s’élargit à son tour, la lumière du soir fit scintiller les falaises de nacre de ses dents si parfaites. La main de Jo accentua sa pression sur la chair de son ventre, qui se creusa sous sa paume. Entre ses doigts écartés, Jo voyait l’œil tire-bouchonné du nombril de Tara. Il eut envie de l’embrasser. Il se pencha, il déplaça la main, fit circuler sa langue dans cet œil obscur, à la saveur piquante. Tara rit doucement. Une tension un peu bizarre était née à l’articulation des cuisses de Jo. Il comprit qu’il bandait. C’était bon. Il redressa la tête, posa une main en travers des genoux de Tara tandis que l’autre remontait vers le double globe des seins qui tendaient le sweat de coton orange à larges mailles. Tara rit plus fort, emprisonna la main exploratrice entre ses doigts longs et fins, aux ongles laqués de bleu foncé. Jo bandait toujours, il goûtait la sensation née de cette érection sans vouloir la prolonger par d’autres gestes. Une expression flotta dans son esprit, un « petit plaisir ». Petit ? Non, c’était un grand plaisir. Comme était un grand plaisir le simple fait de regarder la beauté lumineuse et noire de Tara.
— Tu fais une drôle de tête, mon Jo. On dirait que c’est la première fois que tu me vois…
Il joignit son sourire au sien. La première fois que tu me vois ? Les mots le traversèrent, laissant un sillage frémissant à la surface de son cerveau. Puis le sillage s’apaisa et disparut avant d’avoir occasionné de plus profondes turbulences. Jo se leva, fit jouer les muscles de son dos, de ses bras, de ses cuisses, de ses doigts, dont il expérimenta phalange par phalange la souplesse. Tous ces muscles neufs ! Neuf ? Encore une idée parasite, encore un concept incongru qui ne prit même pas le temps de faire trois petits tours avant de s’en aller.
Le cercle blanc de sa montre avait accroché son œil pendant qu’il se livrait à ses exercices d’assouplissement. Il fronça brièvement les sourcils, secoua le poignet. Fuis son visage reprit sa lisse insouciance. Il avait cru que la montre s’était arrêtée, mais non. La trotteuse rouge sautait de seconde en seconde, il était six heures et demie, cela ne l’étonna pas, la lumière orange, le globe aplati du soleil pastel tout prêt à s’empaler sur la pointe des sapins crêtant la colline, l’incomparable nuance bleu outremer du ciel sans nuages étaient les signes inéluctables que ce bel après-midi de la fin août entrait dans le soir.
Jo s’approcha du bord de la rivière. L’eau, turquoise, émeraude, presque noire par endroits, produisait un doux friselis en caressant les herbes de la berge. Sur la rive opposée, la forêt de conifères, dont certains étaient des séquoias, commençait au ras de l’eau. Jo se pencha sur sa canne à pêche coincée entre deux rochers et dont le fil brillant s’inclinait vers l’aval au gré de la paresse du courant indolent. Il la dégagea, débloqua la manivelle du moulinet, commença à enrouler le fil de nylon. Le bouchon de plastique creux, jaune avec un filet rouge, une toupie du genre de celles avec lesquelles il jouait quand il était gosse, s’arracha à la surface étale de l’eau. Bien sûr il n’avait rien pris. Tant mieux : il ne péchait pas, il faisait semblant, et rien ne lui était plus désagréable, lorsque par hasard un poisson innocent se prenait à son appât, que de dégager les crochets de l’hameçon des ouïes pantelantes.
Jo démonta sa canne et la rangea dans son étui. Comme pour le narguer, mais peut-être aussi pour le saluer, un poisson choisit cet instant pour sauter hors de l’eau, éclair argenté vite bu par la surface émeraude. Une truite, ou alors un gardon, qui venait de gober un insecte. Une main sinua autour de sa taille, des doigts vinrent s’insinuer avec l’adresse coquine d’une longue familiarité sous la ceinture de son jean, contre le soc de son épine iliaque. Tara se coulait contre lui, il sentit un sein malléable peser contre ses côtes, la résille dure des cheveux nattés râper son épaule. Son bras se referma autour des hanches rebondies. Ils restèrent un moment ainsi, enlacés, accotés, accolés, sans rien dire, sans rien faire, dans la tiédeur de l’air, dans le bruit de l’eau, dans la douceur du soir et le velouté de la lumière déclinante. Ils étaient bien, Jo était bien. Au bout d’une minute, ou de plusieurs minutes, il se pencha vers Tara et lui fit pivoter la tête. Leurs lèvres se joignirent, ils s’embrassèrent, leurs langues et leurs dents se cognèrent sans violence, Jo goûta la saveur miel et épices de la bouche de Tara, il sentit que son érection revenait, il écrasa Tara contre son corps. Que c’était bien d’être bien ! Que c’était bien d’être vivant !
Ils finirent pas se désenclaver. Jo regardait à nouveau la rivière, un pli lui vint entre les sourcils.
— Tu as vu ?
Tara hocha la tête sans répondre. Venue de l’amont, une nappe bouillonnante avançait dans le courant, mangeant peu à peu les aplats transparents émeraude et turquoise, débordant sur l’ombre noire des conifères. La nappe passa devant eux, dégageant une odeur de pourri. Des bulles irisées explosaient sans cesse à sa surface, crevant la lie moussue, couleur de fraises blettes et écrasées, qui s’accrochait aux plantes aquatiques de la berge y laissant des lambeaux de peau desquamée. Derrière la première nappe, il y en avait une deuxième.
— C’est cette usine…, murmura Tara.
— Ouais, grogna Jo. Ils profitent du dimanche pour vidanger leurs cuves de saloperies, on dirait…
Il mordilla l’ongle de son pouce, les semelles de ses sandales orange piétinèrent la terre humide. Une libellule qui plafonnait au-dessus de la rivière dans le scintillement de ses ailes crépitantes monta en chandelle, comme si elle avait senti le nauséabond remugle chimique qui émanait de l’eau.
— Viens, fit tendrement Tara. Il est temps de rentrer, tu ne crois pas ?
Jo soupira, effleura de l’index le front bombé de sa compagne. Ils ramassèrent leurs affaires éparses dans le champ, le panier aux provisions, le sac à dos, les trucs qui traînaient. Le journal du jour était étalé sur l’herbe. Plusieurs titres encombraient sa une : des négociations avortées au sujet d’armements stratégiques spatiaux, un conflit au Moyen-Orient qui s’éternisait, une guérilla en Amérique centrale sur laquelle la main des États-Unis se faisait un peu trop lourdement sentir. Maussade, Jo replia le Sunday Paper et le fourra dans une poche extérieure de son sac. La main de Tara vint s’accrocher à la sienne, ses doigts trouvèrent leur place entre les siens, ils se mirent à grimper de concert la prairie piquetée de fleurs jusqu’à la crête signalée par une barrière fraîchement repeinte en blanc et une haie de frênes. Des pies jacassantes planaient entre les branches basses et les fourrés, et dans les hauts-fonds du ciel encore violemment illuminés par le soleil invisible, des accents circonflexes signalaient des hirondelles en goguette. Et plus haut encore, à l’exact zénith, un éclat fauve trahissait un rapace aux aguets.
Jo et Tara atteignirent le sommet de la côte, franchirent ensemble la barrière dont Jo avait courbé d’une main le fil, ni barbelé ni électrifié. Ils étaient sur la petite route qui traversait le plateau en se faufilant entre les collines. Jo se retourna vers le bas du vallon, vers la langue d’herbe où ils avaient passé la moitié de la journée, vers la sombre rivière qui allait son train. Il avait cru voir… Mais non. Mais non : il n’y avait rien là en bas, aucune présence, aucun mouvement suspect. À moins qu’un gros lézard, ou alors un iguane, se soit faufilé parmi les herbes, profitant du départ des humains intrus.
Jo se sentit sourire. Un gros lézard ? Un iguane ? Et alors… Il n’avait jamais éprouvé de phobie particulière envers les reptiles. Au contraire il aimait les observer, comme tous les animaux en liberté. Sa main reprit celle de Tara, qu’il avait lâchée pour franchir la clôture. Une voiture bourrée d’enfants joyeux passa dans un nuage de poussière dorée. Jo et Tara marchaient sur le bord de la route. Il avait suffi qu’ils s’élèvent d’une dizaine de mètres pour retrouver le soleil, dont le ventre orange se déchirait sur les pics des conifères de la crête, perdant une nuée d’étincelles. Ils en sentaient la chaleur dans leur dos, sa lumière sombrante allongeait sur le sol leurs deux ombres unies.
La Toyota gris métallisée les attendait derrière le premier tournant, sagement rangée sur un accotement. Ils montèrent. Avant de lancer le moteur, Jo parcourut une fois encore des yeux le décor de prés, de sapins, d’arbres vert clair, d’eau murmurante. Un décor ? Non, pas un décor, pas une apparence, un faux-semblant dont il aurait suffi de soulever la croûte pour mettre à jour de hideuses larves. C’était un monde réel, le vrai monde, le monde des mammifères… Des mammifères ? Pourquoi employer ce terme ? Le monde des hommes, tout simplement. Un monde qui s’étendait bien au-delà de l’horizon…
Il tourna la clé de contact, enclencha la première. Le retour fut paisible entre les vagues du plateau, bien qu’à mesure qu’ils approchaient de la ville et que les routes s’élargissaient, des voitures de plus en plus nombreuses les croisaient ou les dépassaient. Le rut dominical. Ils abordèrent la plaine, traversèrent de vastes plantations de maïs que Jo, quand il était gosse, il s’en souvenait maintenant, croyait être du riz. Puis ce furent les banlieues industrielles et enfin la place où il avait l’habitude de se garer, avec ses acacias maigrelets et la statue de bronze verdi d’une quelconque célébrité locale ou nationale.
Ils étaient chez eux, ou presque. Ils allaient retrouver… Les pensées musardantes de Jo butèrent sur ce concept insolite, sur cette image à peine née qu’il la sut sans réalité : des enfants. Ils n’en avaient pas. Jo et Tara n’avaient pas d’enfants, ils ne se connaissaient pas depuis assez longtemps, ils n’étaient pas ensemble depuis assez longtemps pour en avoir. Mais ils devraient réfléchir à la question. La paume de Jo se posa sur la nuque de Tara alors qu’elle se levait déjà pour descendre de voiture. Tara s’immobilisa, le regarda avec tendresse, sourit. Pendant qu’ils cheminaient à travers le plateau, puis à travers la plaine, le soir s’était épaissi, la nuit était venue tout doucement, avec sa brume violette absorbant les couleurs. Une nuit ordinaire, qui prend son temps pour s’installer. Dans la pénombre que l’éclairage public discret de la place trouait de lueurs diffuses, la peau de Tara avait la douceur opaque et chaude de l’ébène. Jo massa légèrement la nuque de Tara, qui ronronna de plaisir. Il pensait : nos enfants seront d’une belle couleur. Mais il ne répéta pas cette pensée-là à voix haute, pas encore.
La main quitta la nuque de Tara, ils descendirent de voiture. Des promeneurs discrets flânaient sur la place, des groupes arpentaient le trottoir. Deux hommes d’une cinquantaine d’années, en vêtement de toile et coiffés de Stetson les dépassèrent en ricanant. À quelques mètres de Jo et Tara, l’un des hommes dit tout fort :
— T’as vu ? c’est l’avocaillon qui se sort une négresse…
L’autre répondit :
— Ouais. Et en plus c’est une fouille-merde, une journaliste…
Jo avait senti Tara se raidir contre lui. Mais elle ne fit pas de commentaires, et lui non plus. Ils ne se retournèrent pas sur les deux hommes qui s’éloignaient en continuant de bavarder haut, Jo ramassa son barda sur la banquette arrière et ils filèrent d’un même pas sur le trottoir. La ville bruissait autour d’eux, le ciel était maintenant tout à fait sombre. À la verticale, au zénith obscur de ce gouffre sans limites, quelques étoiles palpitaient déjà. Bientôt elles seraient un fouillis palpable, le réservoir lacté d’une vie fourmillante et inconnaissable.
Jo avait ralenti le pas pour observer le ciel. Il eut l’impression de se sentir observé en retour. Toutes ces étoiles ? Des yeux papillonnants fixés sur lui. Quel message ces yeux tentaient-ils de lui faire passer ? Espoir ? Avertissement ? Ou les étoiles, plus simplement, ne lui envoyaient-elles que le froid témoignage d’une indifférence cosmique ?
Jo Wong n’avait aucune réponse à apporter à ce genre d’interrogations. Il baissa la tête, se massa l’arrière du cou. Tant pis pour les étoiles. Il y avait bien assez à faire sur Terre. La pollution, les guerres renvoyées par les titres du journal, la réflexion raciste de l’homme de la rue… Oui, il y avait bien assez à faire ici.
La taille de Tara se fit souple sous sa paume quand il poussa la jeune femme vers l’orée de la ruelle tranquille où ils habitaient. Il vit ses dents si blanches briller dans la pénombre alors qu’elle tournait la tête vers lui pour sourire. Ils furent vite devant la porte du numéro 14, dont il tourna la poignée de cuivre avant de pénétrer dans l’allée. Il alluma la minuterie. Il enlaçait toujours Tara, les doigts de sa main libre tapotèrent la rampe de bois lustré, jusqu’au premier étage où se trouvait leur appartement… Ou plutôt son appartement, dans lequel Tara avait aménagé depuis… eh bien, depuis quelque temps.
Jo ouvrit la porte palière, fit de la lumière, passa dans le salon-salle à manger où il balança ses instruments de pêche dans le coin à côté de la cheminée avant de se laisser tomber sur le canapé de cuir dont les ressorts protestèrent.
— Je mangerais bien un petit quelque chose, tiens…, soupira-t-il en faisant craquer les muscles de ses bras. Ou même un bon gros quelque chose. Tu nous prépares un frichti, belle enfant ?
Tara roula des yeux, elle rentra sa poitrine, baissa la tête, mit les mains derrière son dos.
— Tout di suite, missié bwana mon patwon… Mais missié mon patwon veut aut’chose, avant miam-miam ? Pit-êt’, un bon massage câlin spécialité bonne fille Tawa ?
— Ça… c’est pas une mauvaise idée, fit Jo en se soulevant du canapé.
Tara rit et partit en courant vers la cuisine. Jo entendit les perles de ses cheveux s’entrechoquer alors qu’elle disparaissait dans le couloir. Il se laissa retomber, souriant dans le vide. Puis il se redressa et rejoignit la jeune femme, qu’il trouva penchée en avant vers le frigo ouvert, la croupe joliment bombée et tendue vers lui.
— Je vois double, ou est-ce qu’il y a véritablement deux lunes dans mon ciel personnel ?
Tara fit volte-face avant qu’il ait pu prendre la posture tendrement obscène qu’il préparait. Elle avait les bras plein de boîtes plastifiées qu’elle écrasait entre ses seins. Elle gourmanda Jo d’un petit bruit de langue, les sourcils faussement sévères mais les lèvres frémissantes d’un rire contenu. Jo put y planter un rapide baiser. Il l’aida à préparer le repas, bien sûr, et ensuite ils mangèrent, sur deux plateaux, devant la télévision. Aux informations, avec leurs guerres, succéda un film de science-fiction, avec des combats aux rayons de la mort dans les rues d’une ville déserte. Jo éteignit avant la fin. Il n’avait pas suivi l’intrigue, c’était vraiment un film sans intérêt. Et pourtant, de manière stupide, il l’avait mis mal à l’aise.
Depuis un bon moment la tête de Tara s’était incrustée entre son cou et son épaule. Les doigts de Jo lâchèrent la télécommande et jouèrent avec les nattes et leurs perles bruissantes. Puis sa main glissa, s’infiltra sous les larges mailles orange du sweat, pour jouer avec une autre sorte de perle, unique et bourgeonnante, qui durcit entre son pouce et son index. Autre chose aussi durcissait. Jo se colla au flanc de Tara, poussa l’angle de son visage sous la résille des nattes et mordilla le lobe d’une oreille. Tara poussa un petit cri, mais sa bouche rejoignit vite celle de Jo, tandis que son corps s’inclinait lentement vers l’horizontal du canapé.
Ils se tortillèrent pour quitter leur pantalon. Tara poussa un second petit cri quand il la pénétra sans trop de précaution. Ils firent l’amour violemment, presque rageusement. Ils demeurèrent longtemps l’un contre l’autre, l’un sur l’autre, souffles mêlés, les dents de Jo contre celles de Tara. Jo écrasait sa compagne, elle finit par se dégager avec une souplesse serpentine, ils gagnèrent la chambre sans hâte, après avoir bu de longues gorgées de jus d’orange. Jo alla fermer les volets tandis que Tara passait dans la salle de bains. Il y pénétra à son tour, Tara était dans la baignoire, allongée dans l’écrin d’émail blanc, yeux clos, le visage levé vers le pommeau du jet qu’elle laissait l’éclabousser de plein fouet. Jo s’immobilisa sur le seuil, sa main empoigna le chambranle avec tant de force qu’il en eut mal. Ses sourcils se rejoignirent, il fixait Tara avec une telle intensité que celle-ci le ressentit, ouvrit les yeux.
— Hé ! cow-boy… Quelque chose qui ne va pas ?
Elle souriait, mais un tremblement inquiet se cachait sous le sourire. Le pommeau de la douche redescendit par saccades et vint s’appliquer entre les globes des seins, où l’eau moussa.
— Non, non… rien. Tout va bien. Un petit coup de pompe, c’est tout.
Jo avait parlé avec effort, avec une tension de tout son être qu’il ne s’expliquait pas, non plus que ce trouble indescriptible qui l’avait envahi à la vision du corps si sombre de Tara à demi allongé dans la baignoire… Il n’avait pas menti, pourtant. Tout allait bien. Tout allait bien. Il regarda Tara se lever, il regarda son corps briller dans la lumière blanche de toutes les perles d’eau accrochées à sa peau, toutes ces minuscules écailles de lumière. Tara se sécha, effaçant les constellations de sa nudité. Elle sortit, Jo demeura un instant dans la salle de bains, sans pouvoir se décider à lever la jambe et à escalader le rebord de la baignoire. Il rejoignit Tara au lit, après un simulacre de toilette. Il l’entoura de ses bras, les mains de sa compagne se fermèrent derrière ses reins. Son visage était contre le sien, les deux bouts de leur nez se touchaient.
— Bonne nuit, belle fille.
— Bonne nuit, cow-boy.
Jo allongea le bras, chercha à tâtons la poire de la lampe de chevet. Il pressa le bouton, l’obscurité le submergea. Il lui sembla voir au sein de la nuit, à des années-lumière de distance, deux étoiles étinceler et s’effondrer, parcourant à l’envers toutes les longueurs d’onde du spectre. Blanc, jaune, orange, rouge. Le rouge dura un peu plus longtemps, et s’effaça à son tour. Les yeux de Tara, leur rémanence, ces étoiles mortes.
Jo chercha une position confortable contre le flanc tiède. Il la trouva. La respiration de Tara s’élevait contre son oreille, lente, régulière. Elle dormait déjà. Il l’envia. Il s’efforça de plonger dans le sommeil, ou plutôt de le laisser venir à lui. Mais, comme toujours dans ce cas, le sommeil se dérobait. Quelque chose rôdait dans l’esprit de Jo, un fantôme, une ombre. Il ne pouvait pas la saisir, l’ombre se trouvait derrière l’horizon de sa conscience. Mais c’était sûrement quelque chose sans importance. Il s’en persuada. Il s’endormit à son tour.
Plus tard, il s’éveilla.